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L’aluminium en mouvement - Marc-Urbain Proulx

L’industrie mondiale de l’aluminium s’inscrit actuellement dans la turbulence.
2007-12-04 07:02 - Chronique


Cet article fait partie du dossier spécial Mouvement de l'économie régionale.

- / LBR.ca / - L’industrie mondiale de l’aluminium s’inscrit actuellement dans la turbulence. Des forces animent certains mouvements dont les experts saisissent tant bien que mal les tendances. Ils s’efforcent notamment d’interpréter l’important rebondissement, depuis quatre ans, de la tendance séculaire à la baisse des prix du métal. On sait par ailleurs que l’intégration financière par les géants de l’industrie bat son plein régime. Car les économies d’échelle, les synergies, les capitaux en abondance, le contrôle des intrants, deviennent à l’évidence impératifs face au contexte concurrentiel. En outre, les défis technologiques s’avèrent imposants afin d’alléger le fardeau accru de la rareté de l’énergie dont cette industrie nécessite en quantité sous les conditions incontournables de l’acceptabilité sociale.

Malgré ces enjeux, tous les analystes annoncent un avenir prometteur pour les producteurs d’aluminium, même si la récente croissance annuelle de 5 à 8 % de la demande mondiale d’aluminium est interprétée avec prudence. Tiré par l’industrie du transport, de la construction et de l’emballage, le niveau en 2005 de la consommation de ce métal primaire doublera minimalement en avant 2025 selon les scénarios réalistes. En conséquence, les projets de nouvelles unités de production se multiplient. D’où la recherche planétaire intensive de sites appropriés pour implanter des alumineries, par les grands qui dominent cette industrie tels que RUSAL, CHALCO, Rio Tinto – Alcan, Alcoa, BHP Billiton, Norks Hydro.

Redéploiement industriel

L’analyse des nouvelles implantations fait rapidement apparaître la taille désormais beaucoup plus imposante des unités de production. Des méga-alumineries de plus de 500 000 tonnes/année s’établissent désormais au Moyen-Orient, en Russie, en Afrique du Sud, au Québec. D’autres grands gabarits sont en planification. Alors que de nombreuses usines déjà anciennes poursuivent un objectif d’expansion pour entrer dans ce cercle de géants, notamment celle Baie-Comeau au Québec.

Dans cette effervescence, une nouvelle logique à l’égard de la localisation industrielle semble s’affirmer clairement. Pour les alumineries en quête d’un site, demeure le double attrait des marchés actuels et émergents ainsi que des réserves de bauxite dotées de raffineries d’alumine. Mais le facteur principal et crucial d’implantation réside dans la présence de lots d’énergie disponibles, accompagnés des conditions socio-politiques d’accueil favorables pour leur valorisation sous la forme de lingots d’aluminium.

Or, l’état de la situation mondiale de ces deux modalités incontournables pour établir des alumineries tend actuellement à modifier le rapport de force en faveur des gouvernements. Deux facteurs principaux permettent aux négociateurs publics d’accroître leur fermeté. D’abord, la rareté mondiale accentuée des lots d’énergie disponibles génère bien sûr de la valeur à cette matière première. Ensuite, ces pressions sur la valeur sont accentuées encore davantage par la nécessaire acceptabilité sociale des projets associés évidemment à des impacts divers. Plusieurs pays refusent tout simplement de renouveler de nouveaux contrats d’approvisionnement à des producteurs d’aluminium. D’autres pays limitent leur engagement énergétique à des horizons courts. Alors que d’autres encore cherchent à accroître les retombées économiques face aux contributions consenties pour l’accueil. Les cas récents de l’Arabie Saoudite, de l’Islande, de la Colombie-Britannique, du Qatar, de la Chine, de l’Afrique du Sud, du Venezuela sont éloquents à cet égard de nouveaux partenariaux négociés serrés pour un meilleur équilibre entre coûts et bénéfices dans la valorisation de l’énergie en lingots.

Car cette énergie abondante pour accueillir des alumineries n’est pas disponible partout. Les unités de production quittent actuellement les régions centrales de la planète (Europe – Etats-Unis – Japon) pour s’établir en périphérie telle qu’en Islande, en Afrique du Sud, en Sibérie, en Guyanne, dans les Émirats arabes, à l’intérieur de la Chine, en Malaisie, au Venezuela, au Vietnam, au Nigéria. Les pays en voie de développement reçoivent ainsi avec bonheur plusieurs établissements. Et le Québec n’est pas en reste puisqu’il a été l’hôte de six alumineries en deux décennies, lui permettant ainsi de multiplier par trois sa production de 1981. Récemment encore un important projet de production supplémentaire fut annoncé pour le Saguenay-Lac-Saint-Jean.

Participation à la propriété

Au chapitre des conditions d’accueil, on constate la tendance nette à l’accroissement de la participation publique dans la propriété des établissements. Certains États comme Bahreïm et Dubai ont mis sur pied une société de production d’aluminium entièrement publique afin d’œuvrer dans le secteur. Aussi, des partenariats de propriété se concrétisent selon deux grandes formes, l’une public – public et l’autre public – privé. Dans le premier cas, s’inscrivent les projets Jizan City en Arabie Saoudite, Qatalum au Qatar, Beni Sof en Algérie et Emal dans l’Émirat Abu Dhabi par lesquels la société d’État nationale devient partenaire à 50% avec une société d’État étrangère. Signalons que le Vietnam vient tout juste de signer une entente avec la Chine dans cet esprit, alors que RUSAL s’avère actuellement en tractation avec le Venezuela, la Guyanne, l’Indonésie, la Papouasie – Nouvelle-Guinée. La deuxième forme de partenariat implique une corporation privée avec une société publique nationale. Nous connaissions les fameux cas de Valco au Ghana et de Venalum au Venezuela. Il existe désormais les projets partenariaux très actuels de Salco en Malaisie et de Ras Az Zawr en Arabie Saoudite. Aussi il y a Coega en Afrique du Sud et Sohar à Oman qui engagent quant à eux un 3ème partenaire public.

Bref, la propriété gouvernementale dans l’industrie de l’aluminium n’est plus réservée à la Russie, la Chine et la Norvège, gouvernements qui ensemble offrent déjà près de la moitié de la production mondiale. L’implication des États devient beaucoup plus universelle. En réalité, après une vague de privatisation dans les années 1990, nous assistons clairement à un retour du balancier vers la propriété publique dans cette industrie mondiale friande d’énergie à tarifs préférentiels et dépendante de la faisabilité sociale pour ses projets. Partout dans le monde, l’État est en train de s’approprier une partie de la richesse créée par la mise en valeur de l’énergie sous la forme de lingots d’aluminium. Tant et si bien que nous avançons que la grande majorité de l’aluminium primaire produit dans le monde en 2025 sera redevable à des propriétaires gouvernementaux.

Deux raisons principales nous permettent cette anticipation. D'abord, la contradiction de plus en plus insoutenable entre le large soutient des États à la profitabilité de l’industrie et la fuite croissante des profits hors des pays producteurs vers les sièges sociaux principaux des grandes corporations. Pour maîtriser cet effet pervers qui s’accentue dans cette industrie, les États cherchent des outils de contrôle dont le meilleur réside dans la prise de propriété. L’autre raison de l’extension future du secteur public dans cette production mondiale d’aluminium primaire réside dans l’agressive stratégie de RUSAL sur le marché mondial, la croissance soutenue de la production chinoise, le leadership de Norsk Hydro à l’étranger ainsi que l’émergence actuelle des Émirats arabes comme producteurs par l’entremise de leurs sociétés d’État, dont Dubal qui entreprend des projets ailleurs.

La stratégie québécoise

Au Québec jusqu’à maintenant, l’industrie de l’aluminium a obtenu des conditions d’accueil formidables, quelques fois extraordinaires, sans que l’État s’implique beaucoup dans la propriété, à l’exception d’Alouette à Sept-Îles. En surplus d’hydroélectricité jusqu’à récemment, les Québécois étaient satisfaits des retombées économiques de son utilisation sous l’angle de l’industrialisation régionale créatrice de richesse. Cette époque semble désormais révolue puisque l’hospitalité devient beaucoup plus conditionnelle à l’échelle mondiale.

En considérant la forte croissance de la demande mondiale de ce métal gris, la rareté accentuée des lots d’énergie disponibles ainsi que les traditionnelles conditions d’accueil tout à fait concurrentielles, le Québec va demeurer attrayant pour cette industrie. À cet effet, les prévisions les plus sérieuses illustrent que le Québec va maintenir, en 2025, à peu près intacte sa part actuelle de la production mondiale. Ce qui signifie qu’on assistera au doublement de la production annuelle d’aluminium, 2,5 millions de tonnes. Puisqu’un ajout de 440,000 tonnes au Saguenay-Lac-Saint-Jean s’avère déjà contractualisé, ce sont en principe 4 ou 5 autres projets industriels qui viendront s’établir au Québec avant 2025. La question à cet égard réside dans les modalités d’accueil que le Québec doit offrir afin de produire des lingots si nécessaires pour le marché mondial tout en obtenant un bénéfice optimal par rapport à l’hospitalité offerte. À l’instar de nombreux pays, l’acceptabilité sociale des projets passera, il nous semble, par une prise de propriété comme garantie à l’égard des retombées économiques pour le Québec et ses régions.

La stratégie du Saguenay—Lac-Saint-Jean

Traditionnellement, la région du Saguenay—Lac-Saint-Jean ne s’est pas munie d’une stratégie formelle à l’égard de son industrie de l’aluminium. Mais Il y a eu historiquement néanmoins des interventions importantes pour exploiter et/ou infléchir les règles du marché de manière à favoriser le développement local et régional. À cet effet, les historiens nous rappellent la mise en place des conditions d’accueil de l’industrie dans les années 1920 et le soutien magistral pour sa très forte expansion dans les années 1940. Alors que les plus anciens parmi nous se rappellent les mobilisations pour obtenir le CRDA (Centre de recherche et de développement de l’aluminium) dans al région, pour revendiquer des unités de transformation du métal et pour défendre continuellement, souvent très vigoureusement, les droits des travailleurs. Au début des années 1980, une véritable stratégie ciblant les 2ème et 3ème fut formulée autour de facteurs majeurs du développement, notamment l’incubation industrielle, l’entrepreneuriat, le financement du risque, la formation professionnelle et le transfert technologique. Les actions reliées se sont évidemment perfectionnées, mais cette stratégie demeure toujours largement préconisée actuellement.

Or cette stratégie régionale basée sur les 2ème et 3ème transformations s’avère actuellement questionnée non pas dans sa pertinence qui demeure entière, mais bien dans son exclusivité au sein de la filière régionale de l’aluminium. À ce propos, de nouvelles percées interventionnistes ont lieu concrètement dans le champ des équipementiers qui devient désormais stratégique. Stratégiques deviennent aussi les champs du recyclage, de l’alumine, des services spécialisés, du transport, de la R&D (recherche et développement), de la commercialisation, qui offrent plusieurs occasions pour des actions structurantes et des niches spécifiques. À cet effet, plusieurs acteurs sont au travail, avec généralement peu de moyens, puisqu’ils ne s’inscrivent pas directement dans la stratégie officielle.

En outre, deux autres champs stratégiques occupés jusqu’à maintenant par la grande industrie méritent que la région s’y intéresse.

Il s’agit d’abord de l’énergie, premier facteur responsable de l’industrialisation de la région dans l’aluminium. La corporation Alcan et quelques autres intérêts privés comme les papetières et Elkem, contrôlaient jusqu’à maintenant tout ce champ économique. Hydro-Québec a effectué une première percée interventionniste avec la construction de la centrale Péribonka IV, pendant que la région décidait de protéger la rivière Ashuapmushuan contre l’exploitation hydroélectrique. D’autres percées s’effectuent actuellement dans ce champ par des organisations telles que Négawatts, Val Éo, Hydro Innu, STAS, Agrinova, le CQDD, le CIDEL, Énergie Grande-Anse, le GREB, Cegerco, Génivar et autres firmes privées, dans un contexte de multiplication des initiatives dans les énergies renouvelables. Initiatives tout à fait souhaitables pour faire face à la crise anticipée dans le domaine de l’énergie. Si chaque intervenant possède certes sa propre stratégie, l’ensemble s’inscrit dans un contexte régional plutôt anarchique, sans vision globale articulée, sans orientation et sans soutien aux actions structurantes à prioriser. Vivement une stratégie régionale dans ce premier segment en amont de la filière industrielle de l’aluminium.

Par ailleurs, la région ne possède pas non plus de stratégie en regard de la fonte d’aluminium primaire et de sa première transformation. Le laisser-faire est complet. Et les conséquences sont bel et bien visibles, notamment l’absence de consultation régionale préalable à la signature de l’entente historique entre Québec et Alcan en décembre 2006. Devant les importants enjeux d’avenir pour les alumineries au Saguenay—Lac-Saint-Jean, nul doute que la région aurait intérêt à se fixer des objectifs précis pour orienter les actions en conséquence. À cet effet, il semble logique que les décideurs visent à conserver pour 2025 le ratio régional de 3% de la production mondiale d’aluminium primaire. Objectif qui semble réaliste malgré la fermeture prévue des vieilles cuves dans le complexe Jonquière. Ce qui signifie concrètement qu’aux 440 000 tonnes déjà sur la planche à dessin, un autre ajout de 600 000 à 700 000 tonnes pourrait être planifié au Saguenay—Lac-Saint-Jean.

Conclusion

Devant la turbulence de l’industrie mondiale de l’aluminium qui génère des menaces, des contraintes, mais aussi des occasions économiques à saisir au Saguenay—Lac-Saint-Jean, cette région doit se doter d’un mécanisme institutionnel pour piloter le visionnement global de toute la filière industrielle dans un esprit de vigie et d’apprentissage collectif. Les organisations en place comme la CRÉ, Promo Saguenay, la SVA, les centres de R&D, les fonds de capitaux, les services de formation professionnelle, ainsi que les industriels comme Mecfor, Novalis, STAS et autres Spectube ont tout intérêt à prendre acte de cette impérative nécessité pour le développement régional.

À cet effet, que le Saguenay—Lac-Saint-Jean en se leurre pas. En l’état actuel de notre planification sectorielle de l’aluminium, cette région demeure mal outillée pour détecter à l’avance les soubresauts aléatoires d’une industrie en mouvements rapides. Ainsi, la pro-activité collective devient fort difficile. Qu’on se rappelle la fermeture des cuves Söderberg en janvier 2004 ou encore l’entente Alcan – Québec de décembre 2006. Et que dire des occasions économiques manquées au fil des ans, simplement par ignorance de leur existence ? La prochaine importante nouvelle dans cette industrie régionale, bonne ou nouvelle, arrivera probablement sans qu’elle soit détectée à l’avance pour s’y préparer. Les incertitudes sont tellement nombreuses, dans tous les segments de la filière industrielle.

La région du Saguenay—Lac-Saint-Jean n’a pas vraiment le choix. Elle doit se doter d’une véritable intelligence collective dans le domaine de l’aluminium. Cerveau collectif capable d’interpeller rationnellement l’ensemble de la filière industrielle, y compris l’énergie en amont et le marketing territorial en aval. Et cette intelligence collective doit fonctionner en toute indépendance de Québec, d’Ottawa et de Rio Tinto – Alcan, tout en incluant évidemment ces acteurs majeurs dans le processus.


L’aluminium en mouvement
Extraits de la conférence présentée au Forum régional sur l’aluminium, UQAC, 30 novembre 2007. Texte intégral : www.uqac.ca/vision2025

Marc-Urbain Proulx
Professeur en économie régionale à l’UQAC, auteur du livre « Vision 2025 : le Saguenay--Lac-Saint-Jean face à son avenir », Presses de l’Université du Québec, 263 pages, 2007

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