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Le scénario de rupture par le milieu innovateur

Marc-Urbain Proulx Professeur en Économie Régionale, UQAC
2007-05-01 11:31 - Chronique


Cet article fait partie du dossier spécial Mouvement de l'économie régionale.
Le livre de Marc-Urbain Proulx « Vision 2025 : le Saguenay-Lac-Saint-Jean face à son avenir » publié par les Presses de l’Université du Québec
Le livre de Marc-Urbain Proulx « Vision 2025 : le Saguenay-Lac-Saint-Jean face à son avenir » publié par les Presses de l’Université du Québec

- / LBR.ca / - Dans un texte paru récemment dans ce journal, LBR.ca, nous avons avancé que le Saguenay-Lac-Saint-Jean nécessite actuellement une rupture relativement radicale dans la trajectoire de sa structure économique afin de sortir du contre-cycle actuel et entrer de plein fouet dans un nouveau cycle économique structurel. Le livre « Vision 2025 : le Saguenay-Lac-Saint-Jean face à son avenir » propose différents scénarios. Nous exposons aujourd’hui aux lecteurs lescénario de rupture par le milieu innovateur.

Le scénario de rupture par le milieu innovateur

Ce scénario de rupture possède ses origines théoriques dans les concepts opératoires très actuels induits à partir des succès de développement dans des zones économiques émergentes à forte teneur d’innovation, dont plusieurs sont localisées hors des grandes métropoles. Nous avons vu que dans la littérature scientifique, ces divers succès territoriaux sont modélisés en utilisant les libellés de « milieux innovateurs », « régions gagnantes », « districts fertiles », « systèmes territoriaux d’innovation et de production », « learning regions », « communautés apprenantes » ou autres « technopoles ».

Ces zones innovantes en périphérie prennent généralement assise sur un territoire de contiguïté entre les acteurs de l’innovation et de la production qui, collectivement, génèrent des « économies externes de proximité ». Selon cette approche conceptuelle du développement local et régional à l’ère de « l’économie du savoir », il existe généralement dans les « milieux innovateurs » qui furent analysés1, une dynamique d’interaction bien spécifique dans ses aspects qualitatifs. Interaction qui fertilise un processus d’apprentissage collectif entre les acteurs concernés (schéma). Ensemble d’acteurs que d’aucuns associent à un capital territorial de créativité, qui représente en réalité, à travers le bassin de travailleurs de tous acabits, l’échantillon correspondant au potentiel humain d’innovation dans un milieu donné.

Dans le livre « Vision 2025 : le Saguenay-Lac-Saint-Jean face à son avenir », nous avons présenté ce capital de créativité (classe créatrice) en détail de ses catégories, pour le Saguenay–Lac-Saint-Jean. Grâce à nos mesures tirées des statistiques disponibles, une comparaison fut effectuée entre certaines agglomérations de la région et aussi du Québec. De fait, le Saguenay–Lac-Saint-Jean au total possède un capital de créativité relativement important, logé en particulier évidemment dans sa capitale régionale. Le graphique ci-dessous permet de comparer les catégories internes de ce potentiel humain d’innovation présent dans l’agglomération de Saguenay, avec leur moyenne québécoise réciproque.

On constate, selon les statistiques disponibles pour la RMR (région métropolitaine de recensements), que l’agglomération en question comprend une rubrique de « services aux entreprises » tout à fait à la hauteur de la moyenne des agglomérations du Québec. Alors que celles qui concernent les « finances et assurances » ainsi que les « arts et culture » se positionnent fort bien, surtout en considérant les importants effets de concentration de ces domaines dans la métropole Montréal et la capitale Québec. Par ailleurs, l’agglomération de Saguenay, telle que saisie, s’avère particulièrement avantagée sous l’angle du capital de créativité associé aux rubriques « R&D » et « santé ». En réalité, le milieu de Saguenay illustre des avantages particuliers dans ces domaines assez largement concentrés autour du Centre hospitalier de la Sagamie et de l’Université du Québec à Chicoutimi. Cette polarisation forte de créativité sera certes affectée positivement par la faculté de médecine devenue opérationnelle à partir de septembre 2006 et par la construction actuelle des laboratoires du CURAL (Centre universitaire de recherche sur l’aluminium).

Bref, l’agglomération Saguenay apparaît relativement bien dotée au Québec en matière de potentiel humain d’innovation. Demeure maintenant à l’actualiser, par la fertilisation d’effets de milieu ou effets de proximité.

À cet effet de fertilisation de l’innovation, le pôle régional qui rayonne largement au Saguenay–Lac-Saint-Jean et au-delà s’inspire depuis déjà longtemps de ce modèle théorique « milieu innovateur » pour soutenir et favoriser la mutation technologique vécue dans ses entreprises. D’abord embryonnaires et ensuite de plus en plus imposants, des instruments explicites à cet effet furent mis en œuvre, notamment des mécanismes de transfert de savoir et de technologies. En réalité, des moyens importants de nature matérielle (infrastructures, bâtiments, équipements, instruments…) ainsi que de nature immatérielle (brevets, publications, expériences…) furent mis en place dans le pôle Saguenay pour soutenir l’apport technologique. Les résultats fortement désirés sous l’angle de la fertilisation de l’innovation questionnent certes encore la quantité de ces moyens matériels et immatériels désirée plus grande. Ils questionnent aussi, néanmoins, les conditions institutionnelles propices à la relation vertueuse en matière d’innovation, entre les deux dimensions principales illustrées au modèle du schéma ci-dessus. Bien doté en capital de créativité, le milieu de Saguenay doit clairement se préoccuper de son contexte institutionnel qui conditionne la mise en interaction qualitative dans un esprit de fertilisation de l’apprentissage collectif.

À cet effet d’apprentissage collectif générateur d’innovation, il est largement recommandé dans la littérature de provoquer, au sein du capital territorial de créativité, de nouvelles combinaisons entre l’information explicite (savoir) et l’information tacite (savoir-faire). Cette fertilisation croisée vers de nouvelles combinaisons représente la mission implicite des centres de R&D, des centres de transfert technologique et de plusieurs organismes de développement.

Notre observation attentive du contexte global de la fertilisation de savoir et de savoir-faire nous a permis de noter quatre types de mécanismes d’interaction qui s’avèrent bel et bien présents au Saguenay–Lac-Saint-Jean. Aussi, la fertilisation de l’apprentissage collectif fut l’objectif central qui a guidé la mobilisation et de l’animation effectuées en 2003, 2004, 2005 et 2006 par le mouvement Vision Saguenay 2025. Des résultats pertinents furent générés et mesurés de cette dernière expérience, sous la forme d’idées et d’actions novatrices. En outre, des leçons de toutes natures furent tirées, notamment sous l’angle procédural. Forts de cette expérience, nous croyons que la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean, et en particulier sa capitale régionale, mérite l’offre articulée d’une proposition formelle en regard d’une procédure concrète à appliquer pour devenir un milieu davantage innovateur. Ainsi, une nouvelle mécanique régionale d’interaction cognitive bien branchée dans le milieu fut mise au point dans un sens de fertilisation éventuelle de l’innovation à partir du capital territorial de créativité.

En ce sens, le scénario de rupture concerné par l’établissement à part entière d’un milieu innovateur sur le territoire de Saguenay nécessite, selon notre analyse, la multiplication systématique de petits événements d’interaction qualitative. Petits événements ou interfaces bien ciblés et adéquatement animés que l’on peut désigner par l’expression « cercles de créativité ».

Ces interfaces souples et peu formalisés doivent permettre de désenclaver les multiples acteurs associés au capital territorial de créativité, trop souvent repliés autour de leur fonction officielle dans leurs propres champs spécifiques d’intervention. Ils doivent aussi permettre d’engendrer des fertilisations croisées entre, d’une part, les détenteurs de savoir et, d’autre part, les détenteurs de savoir-faire dans un esprit d’apprentissage collectif et d’innovation. Dans un tel processus qui s’élargira et se généralisera inévitablement, les catalyseurs actuels et latents exprimeront inévitablement leur capacité de mise en relation d’expertises idoines. Finalement, les cercles de créativité à pointer et à animer convenablement dans l’agglomération de Saguenay doivent non seulement soutenir l’explosion actuelle des réseaux régionaux, mais en outre favoriser leur ouverture internationale vers de nouvelles sources d’information pour alimenter le processus d’innovation.

Marc-Urbain Proulx Professeur en Économie Régionale, UQAC

1 Maillat, D. (1995) « Milieux innovateurs et dynamique territoriale », dans A. Rallet et A. Torre (dir.), Économie industrielle et économie spatiale, Paris, Économica, p. 211-222.

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